Repenser le sans abrisme n’a jamais été aussi possible

Repenser le sans abrisme n’a jamais été aussi possible

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À Bruxelles, le sans-abrisme pourrait bien se trouver à un tournant. Carte blanche.

Quelque chose pourrait bien basculer dans le sans abrisme bruxellois. D'un côté, la crise du Samusocial ne permet plus au mammouth de l'urgence d'imposer son agenda. De l'autre, les traditionnels centres d'accueil sont – encore gentiment - challengées par de nouvelles pratiques plus radicales : le Housing First veut « gagner la lutte contre le sans abrisme par le logement » , DoucheFlux « permet aux précaires de se refaire une beauté et de redresser la tête » , tandis qu'Infirmiers de Rue montre que « sortir de la rue, c'est possible ». Le projet d'Ordonnance des Ministres Frémault et Smet pourrait bien consacrer le basculement suivant : « on ne gère plus le sans abrisme, on l'éradique ».

Un objectif ambitieux, trois tabous à lever

Pour atteindre cet objectif d'éradiquer le sans-abrisme, le secteur va devoir affronter trois monstres donc lever trois tabous. Nous pensons qu'il va y arriver.

L'épreuve initiatique sera de marier urgence et insertion, trop longtemps opposées. L'ordonnance bruxelloise y répond en créant un lieu de coordination. Mais ce n'est parce que les parents se rencontrent que leurs enfants se marient. Partout dans le monde, l'urgence est la règle, l'insertion l'exception. A fortiori quand le principe de l'insertion est interdit, comme pour les personnes sans papier, qui représentent jusqu'à 60% des publics du dispositif hivernal.

Les seuls pays où l'urgence s'est réduite à la portion congrue, comme la Suède, sont ceux où les acteurs de l'insertion ont fait un pas vers la rue et où l'urgence a fait un pas vers le logement. Avant de les accueillir voire de leur proposer un logement, il faudra aller chercher les gens dans la rue et dans les squats, accepter d'attendre avant de les convaincre. Juxtaposer le travail de rue et l'accueil ne crée pas le trajet. Nous devons inventer le dispatching, inventer le trajet, inventer le travail en réseau. Nous n'en avons pas encore le mode d'emploi. Le symbole de cet écueil est le dossier électronique : que mettre dedans, quelles informations partager, quel secret professionnel, quelle confiance mutuelle ? Ce n'est pourtant là qu'un cache-sexe du problème. Si la seule personne à distribuer l'accès aux informations qui la concernent est le sans abri lui-même, tous ces enjeux n'existent plus.

Lorsque le mariage entre urgence et insertion aura été célébré, il faudra compter. La dernière étude de la Strada recense 3.386 personnes sans abri ou mal logées à Bruxelles. Les maisons d'accueil répondent à 25% de la demande ; le secteur informel à 40% (squats, communautés religiueuses, services payants non agréés) ; la rue et les abris d'urgence à 35%. Cet état des lieux ne nous dit malheureusement rien des passages de la rue à l'urgence, de l'urgence à l'accueil, de l'accueil au logement, ou mieux : de la rue au logement (à l'image de Housing First). La question à laquelle le Parlement bruxellois devra répondre est simple : « combien de personnes nous engageons-nous à sortir de la rue ? » Le politique devra préciser, par son budget, quel espoir il offre à qui. Avec ses actuels 18,5 millions d'euros, Bruxelles ne peut espérer venir en aide à plus de 1.500 personnes. Faites vos calculs.

Quand a-t-on fini le travail ? Quant sort-on du sans abrisme ?

Derrière la quantité se cache toujours la qualité. Et à travers elle, le troisième tabou du secteur : savoir quand sort-on du sans-abrisme ? Quand a-t-on fini le travail ? Quand peut-on se sentir déchargé de sa responsabilité sociale, politique et budgétaire ? Chez Médecins du Monde, nous estimons avoir fait notre travail lorsque la personne a un médecin traitant et lorsqu'elle est en ordre administratif pour que ses frais de santé soient couverts. Alors, notre mission d'arrête. Mais quand s'arrête la mission des acteurs du sans abrisme ?

La réponse pourrait être celle-ci : on sort du sans abrisme lorsque la personne dispose d'un logement stable et d'un CPAS de référence. Pourtant évidente, cette définition ne sera probablement pas acceptée, parce que nous n'avons plus confiance dans les acteurs du droit commun : le CPAS va-t-il vraiment aider ou va-t-il replonger la personne dans l'exclusion ? Un médecin va-t-il suivre la personne ou l'abandonner ? Or, c'est là leur rôle. Nous devons veiller à ce qu'ils le fassent, plutôt que trouver des rustines pour le faire à leur place. Le sans abrisme doit challenger le droit commun, pas le remplacer. Que l'INAMI paie les soins de santé et les CPAS assurent l'accompagnement social. Si ceci est vrai, nous plaidons pour que la concertation sur le sans-abrisme inclue les acteurs du droit commun : les médecins généralistes, les maisons médicales et les hôpitaux pour la santé, les CPAS pour le social, les sociétés de logement social, etc.

Au-delà de l'ordonnance qu'ils proposent, les Ministres Frémault et Smet devront dans les mois qui viennent conduire la bataille contre ces monstres. Un texte ne fera pas la chanson. Nous sommes résolus à leur donner un coup de main.

Pierre Verbeeren,
Directeur de Médecins du Monde