Pierre Verbeeren depuis la section pédiatrique d’un centre de réhabilitation nutritionnel au Somaliland

Pierre Verbeeren depuis la section pédiatrique d’un centre de réhabilitation nutritionnel au Somaliland

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« Vingt enfants de 0 à 5 ans, accompagnés de leurs mamans, reçoivent une attention permanente parce que d’autres maladies se sont greffées sur la malnutrition. Ils sont quasiment tous intubés pour que l’on puisse injecter la nourriture qu’ils n’arrivent pas à avaler. »

Avec 20 années de collaboration avec l’Unicef, Amina nous accueille à Hargeiza, capitale du Somaliland, bien loin de sa Tanzanie natale. Entourée du Dr Chahib, Pakistanais, et de Joachim, agent de sécurité portugais, elle nous souhaite la bienvenue dans un pays dont l’insécurité permanente n’entame pas sa sérénité. « Sentez-vous à l’aise », nous dit-elle, « respectez les règles de sécurité mais sans crainte ». Joachim pose trois menaces : le terrorisme des factions Al-Chabab et de l’Etat islamique, les rixes entre clans qui feraient de nous des dégâts collatéraux, et… la circulation routière qui fait beaucoup plus de victimes que les deux première menaces réunies : « les Somaliens roulent comme des dingues ». Nous le constaterons, heureusement, jusqu’ici sans impact. « Les communautés ici ne veulent pas du terrorisme. Elles sont donc très vigilantes et détectent toute attitude suspecte. C’est notre principale garantie », poursuit Joachim. Malgré cela, on ne se déplacera pas sans voitures blindées et, lorsque l’on quitte la ville, sans escorte policière.

Ceci posé, nous nous rendons au centre de stabilisation de l’hôpital d’Hargeisa. Dans une aile réservée à la pédiatrie. Vingt enfants de 0 à 5 ans, accompagnés de leurs mamans, reçoivent une attention permanente parce que d’autres maladies se sont greffées sur la malnutrition. Ils sont quasiment tous intubés pour que l’on puisse injecter la nourriture qu’ils n’arrivent pas à avaler. Je suis rentré dans le centre avec la peur d’être confronté à ces images d’enfants aux yeux exorbités, au ventre rond, à la peau abîmée par des maladies opportunistes. J’en suis sorti heureux parce qu’une fois arrivés au centre, ces enfants sont sauvés. A quelques dramatiques exceptions. Ils sont sauvés parce qu’on maîtrise la malnutrition, parce que le protocole d’intervention est rôdé, simple mais requérant une attention permanente. C’est donc un lieu de joie, de remerciement, de soulagement même si l’on ressent très fort que ces enfants et leurs mamans ont été pétris par l’angoisse de la mort. Dr Chahid le rappelle sobrement : « s’ils n’étaient pas arrivés au centre, ces enfants n’auraient pas survécus ».  Sauver des vies.

Je garde quatre images de cette visite : l’image d’Hassan, le délégué du ministère de la santé. C’est un homme marqué par l’âge, au costume fier et un peu large, qui symbolise la fierté d’une communauté toute entière mobilisée contre le fléau. Il est du peuple et se mobilise pour le peuple. Il est présent, discret, parle avec engagement et autorité, tout en étant au service de tous. C’est lui qui se fera interprète pour me permettre de dialoguer avec une femme (cfr. Photo d’Hassan debout, la maman assise sur le lit et la petite fille souriante) qui m’explique avoir frappé à la porte d’un médecin privé qui n’a pas voulu soigner son enfant. Elle rayonne du sourire retrouvé de sa fille, cette petite boule dont les lèvres et la langue sont encore blanches de la poudre de lait protéinée qui la sauve. Elle remercie toute cette chaîne de solidarité qui lui a permis de soigner son enfant, gratuitement, fraternellement.  Ma troisième image est celle d’une communauté de femmes. Toutes assises par terre en cercle entre les lits, elles discutent avec une autre femme qui leur expliquent des règles d’hygiène de base, l’intérêt de l’allaitement maternel et autres conseils de base qui permettent de prévenir bien des soucis. Cela me fait plaisir de voir qu’au-delà des soins, il y a du lien. Cela me réjouit de constater que chaque opportunité est saisie  pour faire avancer la vie: « ces femmes accompagnent leurs enfants, profitons-en pour leur donner plus de pouvoir sur leurs destinées ». La dernière image est celle d’une équipe professionnelle très fière, fière de montrer ses tableaux de bord affichés dans le local des soignants. 649 enfants sauvés en 2016. Respect.