[Lettre ouverte] Création d'un centre d'accueil et d'orientation pour les migrants en transit

[Lettre ouverte] Création d'un centre d'accueil et d'orientation pour les migrants en transit

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Un an après avoir proposé au gouvernement d'ouvrir un centre pour les migrants, Médecins du Monde et la Plateforme Citoyenne interpellent à nouveau l'exécutif : rien n'a changé.

À l’attention de
Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames, Messieurs les membres du Gouvernement fédéral,

Il y a un an, la société civile vous proposait une solution simple à la présence en Belgique de quelques centaines de migrants perdus dans le jeu de ping-pong que se livrent les Etats européens. Il s'agissait d'utiliser les places vides du système d'accueil des demandeurs d'asile pour permettre aux migrants en transit de se poser, de comprendre comment fonctionnait la législation belge et de s'y conformer. Grâce à cette proposition – que nous avions appelée « Centre d'Accueil et d'Orientation » - vous contrôliez la situation et les migrants ne rentraient pas dans la violence de l'anonymat. Nous ne pensions pas vous demander l'impossible puisqu'en septembre 2015, vous aviez fini par accepter l'ouverture d'une telle structure au WTC III. Malheureusement, vous avez préféré un système plus coûteux et moins efficace : déployer les forces de l'ordre, fermer les aires d'autoroutes et laisser le débat s'installer, parfois de façon très xénophobe, dans la twittosphère et les médias. Au détriment de tous, dont les habitants de Bruxelles, les camionneurs privés des aires de repos, les policiers forcés de prendre un rôle dont ils ne veulent pas (parce qu'il ne fonctionne pas), et les navetteurs devant vivre une gare du Nord qui n'avait pas attendu ses nouveaux habitants pour se sentir abandonnée. Donc la situation n'a pas changé.

« Notre action d'accueil et notre service d'orientation ont permis de clarifier la trajectoirs de centaines de migrants sans créer le moindre 'appel d'air'»

Il y a six mois, la société civile rencontrait Monsieur Michel au 16, rue de la Loi. Le Gouvernement était empêtré dans l'absurde projet de visites domiciliaires. Il avait perdu des plumes dans l'affaire du Soudan et de l'article 3 de la Convention européenne des Droits de l'Homme, et le projet de relance des enfermements d'enfants avait dû être postposé pour ne pas additionner les lignes de front. Nous vous avons présenté les avantages du Centre d'Accueil et d'Orientation. Nous avons montré comment notre action d'accueil – chez l'habitant et à la Porte d'Ulysse – et notre service d'orientation – au Hub humanitaire - avaient permis de clarifier la trajectoire de centaines de migrants sans créer le moindre « appel d'air ». Aujourd'hui, les citoyens belges offrent un accueil inégalé aux migrants en transit et pourtant, nous totalisons toujours le même nombre de migrants en transit qu'il y a un an : +/- 700 personnes. La théorie de l'appel d'air n'a jamais été démontrée mais votre gouvernement y fait référence sans relâche. Nous vous avons présenté nos chiffres, comme nous l'avons fait à tous les services de l'Etat. Et vous avez su qu'au moins 20% des migrants en transit ne connaissent pas leur statut administratif, tandis que près de 30% d'entre eux sont des mineurs non accompagnés que vous avez la responsabilité de protéger.

Monsieur Michel nous a dit alors que notre action était généreuse mais que l'Etat devait faire respecter le Droit. Ce que nous faisons n'est pas généreux : c'est le minimum. Par ailleurs, à notre connaissance, il n'y a que l'Etat qui ait été condamné pour non-respect des lois et des conventions internationales. Pas la société civile. Et entre temps, il y a eu la mort par balle de Mawda. Et la situation n'a pas changé. Sauf pour les migrants plus que jamais victimes de votre répression et du commerce florissant de la traite que cette répression alimente.

Vous le savez, Bruxelles et la côte belge n'existent pas sur la carte européenne des points de tension migratoire. La Commission européenne, l'Organisation internationale pour les Migrations et le Haut-Commissariat aux Réfugiés vous le confirmeront. Les vrais enjeux se trouvent en Italie, en Grèce, en Espagne, dans le Nord-Pas-de-Calais... mais pas en Belgique ni même à Bruxelles. Notre pays et notre capitale n'existent pas sur la carte des points névralgiques de l'inconsistance migratoire européenne. Vous créez un problème parce qu'il vous est nécessaire. Votre magie est strictement belgo-belge. Vous trompez donc deux fois la population en créant un problème majeur alors qu'il est très localisé et facilement solutionnable. En proférant la menace d'un appel d'air dont démonstration est faite qu'il n'existe pas et que, à tout le moins, démonstration n'a jamais été faite qu'il pouvait exister.

Sauf qu'entre temps, dans le plus grand silence de votre Gouvernement, la Belgique a approuvé – et signera en décembre – la première véritable politique migratoire internationale : le Pacte mondial pour les migrations (sûres, régulières et ordonnées). Le 13 juillet à New-York, notre représentant permanent a marqué l'accord de la Belgique sur un texte qui demande aux Etats d'arrêter de diffuser de fausses informations sur les migrations et de garantir à tout migrant, même sans titre de séjour, un traitement digne et humain, dont l'accès aux soins.

Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres, ne pourrions-nous pas simplement nous mettre autour de la table pour trouver une solution simple à un problème simple ? Pourrions-nous remettre l'Etat dans la légalité et la cohérence. Si ce que vous dites à New-York pouvait s'entendre en Belgique ? Cela nous ferait des économies budgétaires, une plus grande crédibilité pour l'action du gouvernement et un Etat de droit renforcé. Ce n'est pas rien.

Pierre Verbeeren, Directeur général de Médecins du Monde
Mehdi Kassou, porte-parole de la Plateforme citoyenne de soutien aux Réfugiés.