« Le Plan hiver se termine, et nous ne pouvons pas rester silencieux »

« Le Plan hiver se termine, et nous ne pouvons pas rester silencieux »

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Le Plan hiver médical de Médecins du Monde a mobilisé 150 bénévoles pendant six mois. Alors que les centres d'hébergement ferment, ils écrivent leur indignation.

Nous sommes médecins. Nous sommes infirmiers ou infirmières. Nous sommes accueillants ou accueillantes. Mais nous sommes aussi pédicures et masseurs. Tous bénévoles pour Médecins du Monde, nous avons passé ces six derniers mois dans les centres d’hébergement d’urgence du Plan hiver à Bruxelles à offrir des soins médicaux à ceux qui en avaient besoin. Aujourd’hui, ce Plan hiver se termine, et nous ne pouvons pas rester silencieux.

Pendant six mois, de novembre à mai, nous avons rencontré des hommes et des femmes venus de tous horizons. Malades, blessés, découragés. Nous les avons écoutés, nous les avons aidés du mieux que nous pouvions. Médicalement tout d’abord, mais aussi en étant à leurs côtés pour les soutenir dans leurs démarches d’accès aux soins et aux droits fondamentaux.

Les gens que nous avons rencontrés, nous nous en souviendrons toute notre vie. Ils s’appellent Christian, Astrid, Abdel, Moustafa. Ils sont jeunes, ils sont vieux. Ils sont belges, ils sont européens ou pas. Tout ça importe peu, ils sont humains et ne demandent qu’à être traités comme tel, en toute dignité.

Certains sont devenus des visages familiers – années après années, nous les retrouvons dans ces centres. Leur situation ne change guère. Ils ont parfois un peu plus d’espoir, parfois un peu moins. Mais lorsque le mois de mai approche, quelque chose se brise : ils savent qu’ils retourneront à la rue. Que pendant l’été, ils seront oubliés de tous, ou presque.

En tant que professionnels de la santé, nous ne sommes pas toujours sûrs de ce qui nous attend au Plan hiver. Nous avons été régulièrement surpris de la réceptivité des personnes rencontrées. De leur humour aussi parfois. Et de la simplicité avec laquelle nos discussions, nos interactions, pouvaient leur faire oublier leurs combats contre l’anxiété, la dépression, les problèmes de sommeil. Chaque soir, malgré les conditions difficiles, nous avions la certitude de leur apporter un soulagement – peut-être temporaire, peut-être limité, mais bien réel.

C’est le cas de Vic. Vic avaient d’innombrables problèmes médicaux. Des problèmes aux jambes, qui l’obligeaient à changer ses bandages quotidiennement et l’empêchaient de se déplacer facilement. Des problèmes au cœur et au foie, qui l’affaiblissaient considérablement. Trop malade et trop vieux pour être sauvé, c’est comme ça que Vic se décrivait, toujours sans amertume. Il avait pour objectif de rentrer à Londres. Mais son passeport avait été confisqué, il ne se souvenait plus pourquoi.
Vic fait partie de ceux qui doivent retourner à la rue quand le Plan hiver se termine. Ceux dont on ne sait pas si on les reverra, et devant lesquelles notre impuissance devient une douleur.

Nous ne comprenons pas cette réalité. On nous parle d’obstacles administratifs. De décisions politiques. D’une offre de soins qui se raréfie. De traitements médicaux aux prix indécents. Ces explications sont dérisoires.

Ne les isolons pas de nouveau. Maintenons le lien avec ces populations exclues et marginalisées toute l’année, pas seulement l’hiver. Notre engagement chez Médecins du Monde nous emmène plusieurs soirs par semaine à la rencontre de ces personnes sans abri. Mais notre engagement est plus fort : il se traduit par notre indignation face à l’injustice et à un refus d’une souffrance évitable. Il se transforme en colère quand nous devons quitter les centres et que nous constatons qu’aujourd’hui encore, l’exclusion perdure dans notre société. Il devient enfin fierté lorsque nous crions haut et fort nos valeurs d’ouverture, de dialogue et de solidarité, plus que jamais essentielles.